Les racines de la douleur

Maintenant, la sueur coule aussi sur son visage, je me crispe encore un peu plus.

Au moment de tourner dans cette ruelle, tout à l’heure, j’aurais dû suivre mon instinct et aller tout droit. Je sentais bien que cela allait mal finir. Mais maintenant, il est trop tard. Je suis prise au piège.

La lumière m’aveugle et j’ai chaud quand, subitement, l’homme se penche sur moi. Il a mis un masque et des gants en latex. C’est donc cela le « clac » que je viens d’entendre. Il a fait claquer les gants sur ses poignets en les enfilant. C’est fou comme cela peut faire peur, des gants qui claquent. Je le vois à peine. On dirait qu’il a vêtu une sorte de tablier bleu. Au bout de son bras, sa main remue des outils en métal, qu’il a posés à côté de lui.

Il a sûrement trouvé ce qu’il cherchait car, à vingt centimètres de mon visage, ses yeux sourient avec gourmandise. Il approche un peu plus et je sens son haleine directement dans les narines. Il sent un peu la transpiration. Je serre les mâchoires, mais il me force à les écarter. Il est maintenant trop tard pour résister. Je n’ai plus qu’à affronter ce qui va arriver…

Je l’ai supplié de ne pas me faire mal. Je lui ai dit qu’il devait y avoir une autre solution, qu’il n’était pas obligé. « C’est pour votre bien » m’a-t-il répondu. Et maintenant, je suis là. Et lui, il me serre douloureusement le menton avec sa main gauche et, de l’autre, armée d’un outil, je sens qu’il attrape quelque chose dans ma bouche.

J’ai envie de crier mais je n’en ai plus la force, ou plus l’envie. J’ai beaucoup trop mal pour ça. Et puis je sais que si je produis le moindre son, l’homme s’énervera et me fera encore plus mal. Je ne comprends pas ce qu’il essaie de me faire. J’ai peur de comprendre. Des petits points blancs dansent devant mes yeux. La sueur perle sur mon front.

Il se penche encore un peu. Je sens un goût métallique dans ma bouche. C’est chaud et ça coule. Ça y est, je saigne.

Je me crispe, je le supplie du regard pour qu’il arrête mais il continue froidement.

— Je t’aurai, tu sais ? J’en ai vu d’autres, des comme toi… Tu finiras par lâcher prise. C’est juste une question de temps.

Maintenant, la sueur coule sur son visage. Sur ma chaise, je suis pétrifiée, incapable de bouger, pendant qu’il continue son ouvrage :

— Tu vas craquer, c’est une certitude. J’y arriverai. Il faut que j’y arrive, même si je dois t’écraser.

Tout à coup, la douleur explose dans mes gencives. Je me retiens du mieux que je peux, mais je craque. Finalement, malgré ma bouche pâteuse, je parviens à hurler. Impassible, il recule doucement, l’air satisfait :

— Ah ah ! Je t’ai eue, j’ai finalement réussi. Je t’avais dit que j’en avais déjà combattu des plus tenaces !

Couchée sur le dos, je pleure maintenant doucement. La douleur irradie dans toute ma bouche.

— Tout va bien mademoiselle ? me demande-t-il.

Et voilà que je m’entends lui répondre d’une voix faible :

— Oui, Dr Ragier, mais j’ai eu très mal. Et puis, j’ai essayé de vous le dire, mais vous ne m’écoutiez pas…

— Quoi donc, mademoiselle ?

—La dent, docteur, c’est celle du haut que vous avez endormie tout à l’heure et qu’il fallait enlever, pas celle du bas.