La montre à gousset

Ce qui retient réellement mon attention, ce sont ses yeux. D’un vert émeraude. Farouches, ardents. Ils me troublent.

La douleur. Elle vrille mon crâne. J’ai dû me cogner vraiment fort. Je ne me souviens pas de ce qu’il s’est passé, ni comment j’ai atterri ici.

Je suis dans un lit blanc immaculé, assorti à la chambre autour de moi. Des fils me lient à des machines. Une simple table de chevet sur laquelle sont posés un verre d’eau, un pot de fleurs et du lilas, blanc lui aussi. Il n’y a que le fauteuil bleu en tissu posé à côté de ma table de chevet qui n’est pas blanc dans la pièce. Soudain, je fais face à une dure réalité. Je suis à l’hôpital. Que s’est-il passé ? Et pourquoi Nicolas n’est-il pas près de moi ? Lui est-il arrivé quelque chose ?

Un homme entre. C’est un infirmier. Il s’approche et me dit :

— Bonjour, je vois que vous vous êtes finalement réveillée et…

— Y aurait-il moyen que j’aie des antidouleurs ? dit-je soudainement crispée par la douleur qui se réveille.

— Oui, il faudra juste attendre quelques instants. Je dois d’abord vérifier que vous allez mieux et ensuite, je vous en donne.

Effectivement, il fait quelques vérifications d’usage, tâte mon pouls, écoute ma respiration, teste ma vue,… Ensuite, il sort et revient avec un cachet et un verre d’eau. Il me les tend et j’avale immédiatement le cachet. Quelques minutes après, la douleur à un niveau supportable. L’infirmier s’en va au moment même où un autre homme entre dans la chambre avec une démarche assurée.

Il passe une main dans ses cheveux, qu’il a très noirs, les ébouriffant plus encore qu’ils ne l’étaient. Au-dessus d’un jean bleu, il il porte un simple T-shirt blanc qui met en valeur son teint hâlé. Ce qui retient le plus mon attention, ce sont ses yeux. D’un vert émeraude. Farouches, ardents. Ils me troublent. J’ai une impression de déjà-vu. Je lui demande :

— Qui êtes-vous ? On se connaît ?

— Je suis un vieil ami d’enfance. J’imagine qu’avec le temps, ou avec le choc de l’accident, tu m’as oublié, dit-il avec une pointe de déception dans la voix. C’est une voix magnifique, et malgré la douleur, je suis troublée.

— Je… je suis désolée ? Nous étions proches ?

— En tout cas, assez pour que tu aies au moins quelques souvenirs…

Je suis fatiguée. J’ai mal à la tête. Et pourtant, je m’en veux de ne pas reconnaître cet homme aux yeux verts. Je veux lui dire que je suis vraiment désolée, que je n’arrive pas à les replacer dans ma mémoire, lui, sa voix et ses yeux. Mais il me dit au revoir et s’en va sans plus de cérémonie. Une dizaine de minutes se passe et j’en suis encore toute perturbée. C’est alors qu’une femme entre dans ma chambre à son tour. Décidément, on y entre comme dans un moulin !

La femme porte une chemise noire, une veste grise et un pantalon large assorti à sa veste. Les cheveux châtains, des yeux bleus sérieux, la mâchoire serrée. Je comprend tout de suite que je dois me méfier de ce qui va arriver. Cette fois-ci, c’est elle et non pas moi qui engage la conversation :

— Bonjour. Je suis l’inspectrice Cassandre et je suis ici pour que vous m’aidiez à éclaircir votre cas.

— Mon cas ?

— Oui, l’assassinat de votre mari…

Elle continue à m’expliquer ce qu’est « mon cas » mais je ne l’entends plus. L’assassinat de votre mari… Je reste bloquée sur ces cinq mots. L’assassinat de votre mari. Nicolas est mort. Assassiné. Une douleur toute autre que celle qui vrille mon crâne éclate en moi. Comme un ballon de baudruche qui explose et qui se dégonfle lentement. Je hurle, je pleure et je crie à l’inspectrice de partir. Comment peut-on faire cela à quelqu’un? Comment peut-on dire si calmement, si brusquement «L’assassinat de votre mari ». Elle pose quelque chose sur la table de nuit et s’en va. Ensuite, je pleure. Je ne sais pas combien de temps. Je pleure encore et encore. Un infirmier entre, le même que tout à l’heure. L’inspectrice à dû le prévenir que j’allais me sentir mal. Je le vois qui tient une seringue contenant un liquide brun. Avant de m’endormir, je sens une légère douleur émaner de mon bras. Un calmant.

Quand je me réveille le lendemain – mais est-ce le lendemain ? -, je me sens vidée. Je suis écrasée de fatigue mais la crise est passée. Du coin de l’oeil, je vois la carte de visite posée sur la table de nuit. Cassandre Lefroid, inspecteur principal. Un numéro de téléphone. Une note manuscrite : « Appelez-moi quand vous pourrez parler ». Qu’est-ce qu’elle a dit, déjà ? L’assassinat de votre mari. Je ne veux pas lui parler.

Je tends la main et j’ouvre le tiroir pour y jeter la carte de visite. J’y trouve plusieurs affaires de Nicolas. Il y a autre chose, aussi, un objet que je ne reconnais pas. Une montre à gousset. Elle n’est ni à moi, ni à mon mari. Je la prends et la regarde, elle n’a pas l’air de fonctionner. Une rose des vents compliquée est gravée dessus. Elle est belle mais j’ai un sentiment de haine envers elle. Cela n’a aucun sens, c’est un objet. C’est même un bel objet. Puis soudain, je me rappelle.

Une chute. Notre chute. Celle de Nicolas et moi. Dans la chute, il me tient la main. Je me rappelle qu’avant de tomber, ma main s’est raccrochée à une chaîne qui a cédé sous mon poids. Celle-ci est reliée à une montre à gousset, celle-là même que je tiens au creux de ma main. La 

montre appartient à l’assassin de mon mari. Voilà d’où provient la haine viscérale que je ressens envers ce bijou.

J’imagine que cette information peut-être vitale pour retrouver l’assassin mais je n’ai aucune envie de revoir cette inspectrice. C’est de sa faute si j’ai si mal maintenant. Ce n’est pas elle la meurtrière, bien sûr, mais c’est elle qui me l’a annoncé. Mais, au fond moi, je sais bien que je vais devoir l’appeler. Après tout, c’est elle qui s’occupe de « mon cas ». Il faudra boire la coupe jusqu’à la lie. Autant appeler la policière tout de suite. Heureusement, ou malheureusement, les infirmiers ont laissé mon téléphone sur la table de nuit. J’appelle donc l’inspectrice avec réticence. 

Elle arrive un peu plus tard et, sans autres formalités, m’invite à lui expliquer ce dont je me souviens. Je lui explique l’histoire de la chute et de la montre. Elle me pose encore quelques questions et me demande de bien vouloir lui remettre la montre pour qu’elle la fasse examiner par la police scientifique. Bien sûr, j’accepte. En fait, je n’ai jamais été aussi soulagée de me débarrasser d’un objet. Elle met la montre dans un petit sac en plastique, me dit au revoir et s’en va. Après quelques minutes, je m’endors à nouveau. Le calmant m’a fatiguée.

***

Quand je me réveille à nouveau, mon regard tombe sur la montre à gousset. Je lui jette un regard sceptique. Cassandre l’a déjà ramenée. Soit j’ai dormi vraiment longtemps, soit ils sont vraiment très rapides à la police. En tout cas, ils n’ont sans doute rien trouvé d’intéressant à cette montre, puisqu’ils me la rendent.

Un nouvel infirmier, encore un, entre dans la chambre et s’arrête. Il cherche du regard ce que j’observe avec tant d’animosité et remarque :

— Eh bien, je n’aimerais pas être à la place de cette montre ! Vous avez l’air de la détester… Je peux ? demande-t-il en tendant la main vers la montre à gousset.

Je hoche la tête. Il la prend et la regarde avec une attention méticuleuse. Il semble impressionné. Par quoi ? Le voilà qui parle à nouveau :

— Eh bien, c’est un magnifique objet, dommage qu’il ne fonctionne plus. Il semble très ancien.

— Il me semble que vous le regardez avec beaucoup d’intérêt. Êtes-vous collectionneur ?

— Dans le mille ! Il se trouve que je collectionne les bijoux anciens, répond-il, joyeux de voir que quelqu’un s’intéresse à son passe-temps.

Après un bref moment de réflexion, je lui dit :

— Et bien, prenez-la, je vous la donne. Elle ne me sert plus à rien.

— Vous… Vous êtes sûre ? Je peux l’avoir ?

— Oui, prenez-la, plus loin de moi elle sera, mieux je me porterai.

— Bon, et bien, merci beaucoup. D’ordinaire, on ne peut pas accepter de cadeau des patients, mais vous avez l’air de tellement tenir à ce qu’on vous en débarrasse. On dira que cela fait partie de votre traitement, me dit-il avec un clin d’œil complice.

Là-dessus, il prend la montre, la met dans sa poche et fait ce qu’il était venu faire, c’est-à-dire qu’il prend mon pouls et puis s’en va. Le nœud que j’ai dans le ventre depuis l’annonce de la mort de Nicolas se desserre un peu. Je suis soulagée de m’être débarrassée de cet objet. J’en suis là dans mes pensées quand l’homme aux étranges yeux verts réapparaît, et j’oublie tout le reste. 

Cette fois-ci, c’est lui qui entame la conversation :

— Je suis désolé pour notre dernière entrevue. Je n’étais pas de bonne humeur. Je n’ai même pas pensé à te rappeler mon prénom. Je m’appelle…

Je l’interromps au milieu de sa phrase et je m’écrie :

— Lionel ! Tu t’appelles Lionel !

— Oui… tu te souviens de moi ?!

— Oui, tu as été une des mes plus longues… relations, lui dis-je à défaut de mieux. Je… J’avais juste essayé de t’oublier… Apparemment, ça avait fonctionné. Jusqu’à présent, ajoutai-je, gênée.

— Je vois, dit-il pensif.

Consciente de ma maladresse, je lui demande, comme pour me racheter :

— La séparation n’a pas été trop pénible ?

— Un peu… répond-il.

— Tu as connu d’autres femmes après ?

— Non.

Un silence gênant s’installe entre nous. Je ne sais pas pourquoi, je pense tout à coup à la chanson de Sam le Pompier, ce stupide dessin animé : « À cha-que si-gnal d’alarme, Sam gar-de tou-jours son calme, pin pon, pin pon… ». Je me demande si ces calmants me font du bien. Je regarde à nouveau l’homme devant moi. Cela fait à peu près dix ans que je ne l’ai pas revu. Dix ans qu’il a apparement passés seul. Et pourquoi est-il ici maintenant ? Serait-il encore amoureux de moi ? Est-ce possible qu’il ait pu m’aimer à ce point ? 

Le silence dure quelques longues minutes, ou du moins, c’est mon impression, quand Lionel le rompt en disant :

— J’ai appris, pour ton mari. Je ne l’ai jamais rencontré. Était-il gentil ?

— Oh oui, bien sûr, très gentil, mon cœur se serre au souvenir de Nicolas et moi tombant du troisième étage.

Comprenant sa maladresse, Lionel bégaie maladroitement des excuses :

— Je… Je suis désolé… Je ne voulais pas…

— Ce… Ce n’est rien, lui dis-je, des sanglots dans la voix.

À ce moment-là, je comprend que je n’aimerai plus jamais une autre personne que Nicolas. Lionel et sa fidélité pour moi me serviront d’exemple, je resterai fidèle à Nicolas.

Trois ans plus tard:

Nous voilà en 2020. Trois ans ont passés et Lionel habite maintenant à quelques rues de chez moi. Quand il m’ annoncé la nouvelle de son déménagement, il y a deux ans, je lui ai sauté dans les bras, tellement j’étais contente de cette évolution inattendue. Nicolas me manque mais le tourbillon émotionnel dans lequel j’ai été embarquée lorsqu’il est mort s’est désormais calmé. Je me sens plus sereine quant à ce qu’il lui est arrivé. N’allez pas croire que je ne suis plus triste de l’avoir perdu. C’est juste que Lionel m’a bien aidée durant cette épreuve.

La mauvaise nouvelle c’est que l’assassin n’a jamais été découvert. Mais je ne suis même pas sûre que ce soit une mauvaise nouvelle. Après tout, on ne sait jamais ce qu’on va découvrir.

Lionel est très attentionné envers moi. Aujourd’hui, il m’a proposé d’aller au cinéma. J’ai d’abord été réticente puis, j’ai fini par accepter. Ça me fera du bien de sortir un peu pour m’amuser. On va voir un film d’horreur. Ce n’est pas mon type de film préféré mais je n’ai pas osé dire non à Lionel qui avait l’air très excité.

Nous sommes arrivés au cinéma et nous avons acheté un seau de pop-corn. Au début, le film n’était pas très impressionnant. Mais quand les personnages principaux – un couple très mignon qui a décidé d’aller camper dans les bois – se font agresser par des jeunes de la campagne et qu’ils n’arrivent pas à s’enfuir, le film commence décidément à mériter son nom de film d’horreur. À un moment, j’étais tellement effrayée que je me suis agrippée à Lionel. Je ne sais pas très bien pourquoi, mais une gêne s’est alors installée entre nous. Je n’ai plus rien vu de la suite du film tant j’essayais de ne pas regarder Lionel alors même que j’en mourais d’envie.

Au moment de quitter le cinéma, nous continuions de nous éviter du regard. Lionel m’a déposée à la maison et il est rentré chez lui.

Cette nuit-là, j’ai eu beaucoup de mal à m’endormir. Dans ma tête, je ressassais le souvenir de l’épisode du cinéma. Comment le bras de Lionel m’avait semblé à la fois doux et fort. Comment j’avais senti l’odeur de son after-shave. Finalement, à bout d’émotions, j’ai été rattrapée par le sommeil. J’ai alors rêvé de notre chute, à Nicolas et moi. Avec un détail qui m’est revenu : des cheveux noirs. L’assassin avait des cheveux des cheveux très noirs. Je me suis réveillée en hurlant et j’ai immédiatement appelé Lionel. Dix minutes après, il était à la porte de ma maison et me serrait dans ses bras puissants et rassurants. Sans hésiter, je me blottis contre lui.

Comme je n’étais plus en état de passer le reste de la nuit seule à la maison, Lionel s’installa dans l’ancienne chambre de Nicolas.

Après cette nuit agitée, je me réveille plus ou moins reposée. Je repense à mon cauchemar de la veille. Je n’avais jamais vu des cheveux si sombres depuis que j’avais rencontré Lionel, il y a à peu près dix-huit ans. Mais peut-être l’obscurité qui régnait lors de la nuit tragique a-t-elle affectée ma vision. Ou peut-être que j’ai dramatisé l’image de l’adversaire dans mes souvenirs.

Le fil de mes pensées est interrompu par l’arrivée de Lionel. Visiblement, à en croire ses cheveux emmêlés tels un nid de rats, il vient juste de se lever.

Je lui suis très reconnaissante d’être resté cette nuit. Mais notre conduite mutuelle au cinéma me revient comme une claque en plein visage. Je m’en veux, je l’aime vraiment bien. Je souhaite m’excuser :

— Lionel, écoute, à propos d’hier…

— Ne t’en fais pas, tu peux me contacter quand tu veux, tu as vécu un terrible traumatisme, et il est normal qu’il t’en reste des traces.

— Je… Je…

Je ne sais que répondre, il m’a prise au dépourvu. Soudain, je me rends compte que ce qu’il a fait pour moi ces trois dernières années n’a jamais été remercié de manière suffisante. En fait, je me rends compte que je l’aime. Même si j’essaie de l’ignorer depuis un bon moment, c’est évident, je suis amoureuse de Lionel. Cette révélation éclate soudain dans mon esprit. Mais c’est idiot, Lionel est juste un très bon ami, c’est tout. Je me sens coupable de l’aimer. Je m’étais fait une promesse, ainsi qu’à Nicolas. Je ne tomberai plus jamais amoureuse d’un autre. D’un autre côté, je sais que Nicolas aurait souhaité pour moi tout le bonheur possible. Que faire ? Lionel ouvre la bouche pour demander :

— Tu as l’air bien secouée. Tu veux aller manger quelque chose avec moi ?

— Oui… je veux bien, dis-je, surprise par ce changement de conversation impromptu.

— OK. Alors, je dois d’abord passer chez moi pour… me rendre plus présentable… Ça ne te dérange pas ? Je viens te chercher dans un quart d’heure.

— Non, bien sûr que ça ne me dérange pas.

Il sort, me laissant seule sur le pas de la porte. Soudain, mes problèmes de cœur s’en vont comme ils étaient venus. Des cheveux noirs de jais, plus sombres que du pétrole. Ma respiration s’accélère. Cela fait des années que je n’ai plus eu de flashback comme celui de la nuit dernière. Je ne comprends pas pourquoi le souvenir de l’assassin m’est revenu maintenant.

L’enquête sur l’assassinat a beau n’avoir jamais été suspendue, la police n’a jamais rien trouvé, et plus personne ne fait vraiment attention à cette histoire. L’inspectrice Cassandre a d’autres chats à fouetter. Bref, je me demande si c’est une bonne idée de dire à l’inspectrice que j’ai de nouveau eu un de ces très brefs moments de clarté. Bah, j’y réfléchirai plus tard. On verra bien si d’autres souvenirs me reviennent.

Je descends au salon, prend un livre et me plonge dans ma lecture. Les histoires sont un des derniers endroits où je me sens bien, en sécurité. Malheureusement, le dernier livre que j’ai choisi n’est pas ce que j’appellerais « un havre de paix ». En fait, je trouve l’histoire un peu trop semblable à la mienne. C’est l’histoire d’un homme dont la femme a été assassinée. Il était juste parti chercher des pains au chocolat, et quand il est revenu, il l’avait trouvée, gisant sur le dos, une balle dans la tête. Une personne, pistolet à la main, se tenait debout près du corps. La personne portait une cagoule et le mari ne pouvait pas voir le visage de celui qui venait de tuer sa femme.

Le livre me tomba des mains. Une cagoule… Comment n’y ai-je pas pensé plus tôt ? Évidemment, quel meurtrier serait assez inconscient pour ne pas cacher son visage ? Alors, comment se fait-il que je me souvienne des yeux du meurtrier, et encore plus, de ses cheveux ?

Toute la scène me revient alors en pleine face, je ne sais pas pourquoi elle n’arrive que maintenant, mais elle est là. Nous venions de rentrer à la maison, Nicolas et moi. Et nous nous apprêtions à manger quand soudain, quelqu’un a frappé à la porte. Quand j’ai ouvert, l’homme devant moi portait des gants noirs et des lunettes de soleil, un tissu rouge cachait son nez et sa bouche, il avait rabattu sa capuche sur sa tête. De son visage, on ne voyait que sa peau hâlée… ainsi qu’une mèche noire… qui dépassait de sa capuche. Il pointait un fusil sur moi.

L’homme me met alors une main sur la bouche pour m’empêcher de hurler ou de dire à Nicolas de fuir. Il me met le fusil dans le dos en me poussant pour que je monte les escaliers. Nicolas, qui n’entend rien, crie pour savoir si je vais bien. C’est à ce moment là que nous entrons, moi et l’assassin. Mon mari lève les mains. Le meurtrier me pousse à côté de lui. À ce moment-là, je ne remarque pas que je suis devant la fenêtre et mon mari aussi.

L’homme charge son fusil en le braquant sur moi. Nicolas a alors un accès de rage en voyant un inconnu me menacer. Il se jette sur l’homme. Surpris, celui-ci lâche son arme. Nicolas se bat avec toute l’énergie dont il est capable. Moi, j’assiste à la scène, paralysée, je n’ose pas aider mon mari. Je m’en veux maintenant de ne pas l’avoir fait. C’est probablement ce qui a causé sa perte.

À un moment, dans la lutte, le braqueur perd ses lunettes de soleil. Il a des yeux verts. Des yeux effrayants… Tout à coup, le braqueur repousse Nicolas qui perd l’équilibre et bascule par dessus le rebord de la fenêtre ouverte. Je lui attrape la main pour l’empêcher de tomber mails est déjà au-dessus du vide. Pendant une seconde, je réussis à retenir mon époux. Mais c’est impossible, il est trop lourd, et je vois ce qui va arriver. Le braqueur est toujours là, il me pousse et je tombe avec Nicolas. Juste avant de tomber, je sens ma main s’agripper à une chaîne. La montre à gousset ! La montre que j’ai offerte à l’infirmier. Ma dernière sensation est celle d’une couche moelleuse ainsi que ma tête qui cogne contre quelque chose. J’entends aussi un bruit sourd comme un corps qui s’écrase sur le sol. Ensuite, c’est le noir et la douleur.

Mais voilà qu’on frappe à la porte. Lionel… Le restaurant… Mon souffle s’accélère, je sens mon cœur qui bat à tout rompre. J’ai le nom de l’assassin sur le bout de la langue. J’ouvre la porte, tout en me frappant le front comme pour obliger mon cerveau à cracher l’identité du meurtrier. Quand il me voit, pâle comme un linge, Lionel me demande alors :

— Tu vas bien ?

Ça y est, pendant une seconde, j’ai su qui a tué Nicolas, mais j’ai aussitôt enfoui cette information dans un coin inaccessible de mon esprit. Je sais que l’occasion est passée. Je ne m’en souviendrai plus jamais. Je réponds à Lionel :

— Je… Oui, je vais bien.

— Dans ce cas-là, que dirais-tu d’un croque-monsieur ? Chez Roger, ils en ont avec des petits oignons délicieux.

— Ah, oui, allons-y. Au fait, je suis complètement perdue. Quelle heure est-il ?

Lionel sort alors une montre à gousset, qui a l’air toute neuve. 

— Il est déjà bientôt onze heures.